La conoèse du penser ensemble
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Le concept de noèse déboggé par les Socratiques, du grec "noesis" signifiant "compréhension" ou "intelligence", se réfère en psychologie cognitive et en philosophie de l'esprit au processus mental par lequel un individu appréhende, comprend et traite l'information. Elle englobe l'ensemble des actes intellectuels conscients par lesquels la conscience prend connaissance d'un objet ou d'une idée.
- La perception consciente et l'interprétation des stimuli.
- Les processus de réflexion et de raisonnement.
- La formation de concepts et d'idées abstraites.
- L'élaboration de jugements et de décisions basés sur l'analyse cognitive.
Ce terme est souvent utilisé en phénoménologie pour décrire l'acte intentionnel de la conscience dirigée vers un objet de pensée (le noème). Dans le contexte des sciences cognitives modernes, la noèse est étudiée en relation avec les divers mécanismes neuronaux sous-jacents à la cognition consciente qui ne seront pas ici différenciés, sauf à mentionner un apport récent qui concerne l'identification de deux types de perceptions :
- l'approche "optique", ancrée dans le perçu de l'information traditionnel, le pratique, le physique et le matériel (dite compréhension de Copenhague),
- l'approche "anoptique" (introduite par Olivier Auber), axée sur le ressenti de l'information, le logique, le philosophique et l'immatériel. Elle sera comprise le cas échéant comme une stigmergie immatérielle.
- *** Note ***
- | ceci est pour mention des aspects communication, la stigmergie, les cellules mirroir, etc. ne sont considérées, pour l'instant, que comme des véhicules sous-jacents au flux du continuum "information, communication, augmentation".
Concept de Conoèse
Le concept de conoèse, ou de "penser-ensemble", s'inscrit dans une longue tradition de réflexion sur les processus cognitifs et leur interaction avec la réalité.
La découverte des fondements noétiques remontent aux penseurs grecs et de la tradition biblique. La révolution copernicienne a ensuite introduit une vision mathématique du monde, formalisée par les calculs de Newton donnant l'impression d'une perception unifiée. Cependant, les limites de cette compréhension sont apparues avec le problème dit "des trois corps", qui a mis en évidence l'impossibilité de prédire avec précision les interactions gravitationnelles entre trois objets célestes.
Parallèlement, dans le domaine social et politique, Machiavel, s'inspirant de la révolte des Ciompi, a identifié une tension fondamentale entre le peuple et la "multitude" cherchant à revoir les institutions pourtant établies. Cette réflexion a ouvert la voie à un vaste débat sur l'État, la souveraineté et les formes de gouvernance, influençant des penseurs comme Spinoza et Hobbes, et trouvant son expression dans les grandes révolutions politiques des siècles suivants.
La démonstration par Poincaré de l'impossibilité de résoudre mathématiquement le problème des trois corps de Neton a suggéré la notion de chaos dans les sciences. Cette complexité intrinsèque de certains systèmes a été parallèlement explorée par la théorie de la relativité et la physique quantique, qui ont proposé de nouveaux paradigmes pour appréhender la réalité, sans toutefois parvenir à une "simplexification" complète.
Dans ce contexte, le concept de conoèse émerge comme une approche novatrice pour aborder "l'établi" et la complexité de vouloir (ou pouvoir ?) l'aménager. Il cherche, semble-t-il, une forme de procédure néguentropique, c'est-à-dire un moyen de réduction de l'entropie ou du désordre, à travers un processus de "(re)penser-ensemble". S'il est possible, ce processus ressemblerait à l'effondrement de la fonction d'onde en mécanique quantique, où une multitude de possibilités intriquées se réduit à un résultat unique lors de la mesure.
La conoèse s'appuie ainsi sur l'analogie d'une colligence "diktyologique" (capable de se résoudre), terme qui évoque l'interconnexion des différentes logiques liées à la "simplexification" d'une complexité dont le traitement actuel est insatisfaisant à certains. Cette approche suggère que la mise en relation de diverses perspectives et modes de pensée peut conduire à l'émergence d'une compréhension plus profonde et d'une solution acceptable à tous malgré les oppositions apparentes.
Ce phénomène semble témoigner d'une forme d'autopoïèse de la réalité, c'est-à-dire d'une capacité du réel à s'auto-organiser à travers sa complexité structurée. Aujourd'hui, l'émergence de l'intelligence artificielle et sa capacité à traiter des quantités massives d'informations de manière interconnectée apparait comme une manifestation concrète de ce type d'autopoïèse, ouvrant de nouvelles perspectives sur notre compréhension du "penser-ensemble" et de la nature même de la connaissance.
En première analyse, la conoèse se présente comme un paradigme prometteur pour aborder les défis complexes de notre époque, en proposant une approche intégrative qui transcende les dichotomies traditionnelles entre le matériel et l'immatériel, l'individuel et le collectif, l'humain et l'artificiel.
1. Essais de définition de la conoèse
La notion de conoèse développée ici, comme centrée sur le "penser-ensemble" de manière méthodique, consciente, et structurée, est une approche singulière. Le terme lui-même est un néologisme spécifiquement élaboré, et à ce titre, il est peu probable que d'autres théories l'aient développé sous ce nom. Cependant, il existe plusieurs penseurs et courants qui s'intéressent à des concepts proches, comme la pensée collective, l'intelligence collective, ou encore des approches de co-construction des savoirs et de cognition distribuée. Ces concepts peuvent être vus comme s'inscrivant dans une dynamique similaire à l'idée de conoèse, même si les termes et approches diffèrent.
Cette idée de conoèse est celle d'un processus par lequel plusieurs individus (ou "noèses", pensées personnelles) réfléchissent ensemble de manière méthodique, structurée, et organisée pour atteindre un objectif commun. Contrairement à des concepts comme l'intelligence collective qui peut souvent être émergente et non planifiée et cherche à s'imposer à tous, par exemple par un consensus, la conoèse réclame une méthodologie définie pour organiser la réflexion commune tout en respectant l'autonomie de chaque noèse. Elle veut se fonder sur des principes de coopération cognitive, où les interactions entre les individus sont guidées par des règles et des outils destinés à favoriser la réflexion et la co-construction des idées.
Le concept de conoèse est celui une approche méthodique et structurée du penser ensemble. Il ne s'agit pas simplement d'une agrégation de pensées individuelles ou d'une simple émergence spontanée d'une intelligence collective, mais plutôt d'une méthodologie qui permet de coordonner et d'orchestrer les pensées individuelles (noèses) dans une dynamique collective visant une finalité commune. La conoèse cherche à établir un cadre de réflexion collective intentionnelle, tout en respectant la liberté individuelle et l'auto-organisation.
2. quelques chercheurs et courants qui pourraient être considérés comme explorant des concepts analogues ou complémentaires à la conoèse
1. Pierre Lévy (Intelligence collective)
Pierre Lévy est sans doute l'un des penseurs les plus influents sur le thème de la pensée collective. Il a théorisé l'idée de l'intelligence collective, qu'il définit comme une "intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, et qui aboutit à une mobilisation effective des compétences". Selon lui, l'essor des technologies numériques permet une synergie intellectuelle globale, facilitant la co-construction des savoirs.
Bien que l'intelligence collective se distingue de la conoèse par sa dimension parfois plus organique et moins méthodique, les idées de Lévy sur la manière dont les individus peuvent réfléchir ensemble à travers des outils technologiques présentent des similitudes conceptuelles avec la vision de la conoèse.
Pierre Lévy voit l'intelligence collective comme un phénomène organique et distribué, où les contributions de chacun, soutenues par les technologies numériques, permettent de mobiliser les compétences et les savoirs dispersés. Son concept est plus spontané et décentralisé, souvent dépendant des technologies de l’information pour relier les participants.
Différence : La conoèse se distingue par son caractère méthodologique et délibératif, où les contributions individuelles sont organisées de manière intentionnelle, sans se reposer uniquement sur les technologies numériques pour laisser émerger des solutions. Elle cherche à structurer la réflexion commune de manière plus formelle.
2. Edgar Morin (Pensée complexe)
Le sociologue et philosophe Edgar Morin est célèbre pour sa théorie de la complexité, où il met en avant la nécessité de penser de manière interdisciplinaire et holistique pour comprendre les phénomènes complexes. Bien que Morin ne se concentre pas spécifiquement sur la réflexion collective organisée, ses idées sur la pensée complexe et l'importance de relier des savoirs divers pour saisir la complexité résonnent avec la méthodologie de la conoèse.
Morin parle également de la reliance, c'est-à-dire la capacité de relier des éléments distincts, une notion proche de la connexion des noèses maisdans un cadre de pensée collective.
Edgar Morin défend l’idée d’une pensée complexe, qui est une manière de relier des disciplines, des savoirs, et des perspectives divers pour comprendre des phénomènes globaux. La pensée complexe est transdisciplinaire et s’efforce de capturer la multidimensionnalité du réel.
Différence : La conoèse pourrait s’inscrire dans cette dynamique de complexité, mais elle se distingue en ce qu'elle se concentre sur un processus de réflexion systématique active et non simplement sur la multiplicité des perspectives. La conoèse cherche à organiser la co-réflexion (conflexion) de manière dynamique, avec une finalité commune à laquelle chaque noèse contribue sans s'effacer, sauf à progresser en commun.
3. Bruno Latour (Acteur-Réseau et co-construction des savoirs)
Bruno Latour, avec sa théorie de l'acteur-réseau, s'intéresse à la manière dont les humains et les non-humains (technologies, objets, etc.) interagissent pour co-construire la réalité. Latour met en avant l'idée que les savoirs se forment par des réseaux d'interactions, une dynamique qui pourrait être vue comme analogue au concept de conoèse. Bien que son cadre théorique diffère, son exploration de la co-construction et de la pensée distribuée entre les acteurs est pertinente.
Bruno Latour, avec sa théorie de l'acteur-réseau, envisage la co-construction des savoirs à travers des interactions non seulement entre les humains, mais aussi entre des objets, des technologies et des institutions. Il met l’accent sur la manière dont des réseaux de relations créent une forme d’agencement collectif qui produit de la connaissance.
Différence : La conoèse se concentre principalement sur la réflexion humaine collective, bien qu’elle puisse s'appuyer sur des technologies. Elle ne cherche pas à intégrer autant les objets non humains dans son processus de réflexion, mais plutôt à organiser la pensée consciente et collective des individus.
4. Humberto Maturana et Francisco Varela (Autopoïèse et cognition en réseau)
Les biologistes chiliens Maturana et Varela ont développé la notion d'autopoïèse, qui décrit les systèmes vivants comme étant auto-organisés et auto-suffisants. Leur théorie de la cognition distribuée et de la construction active du savoir par des réseaux d'interactions est proche de la manière dont la conoèse pourrait être perçue comme un processus de réflexion collective auto-organisée.
Bien que leur concept s’applique principalement aux systèmes biologiques, leur approche peut être transposée dans la réflexion sur la pensée collective en tant que système vivant, capable de s’auto-organiser pour atteindre des objectifs communs sans contrôle centralisé.
Leur théorie de la cognition distribuée s’intéresse à la manière dont des entités biologiques interagissent pour créer des systèmes cognitifs.
Différence : La conoèse emprunte à l’idée d'auto-organisation, mais elle ne repose pas exclusivement sur une dynamique naturelle et spontanée. Elle vise un processus téléonomique, où la finalité de la réflexion collective est définie au pas de la réflexion, même si les chemins pour la découvrir sont laissés à la dynamique du groupe. La méthodologie de la conoèse introduit ainsi une dimension nomologique dans l'organisation de la réflexion collective.
5. David Snowden (Modèle Cynefin et gestion de la complexité)
David Snowden a développé le modèle Cynefin, une approche qui permet de comprendre et de gérer la complexité dans les processus décisionnels et les systèmes organisationnels. Il met en avant l'idée que, face à des situations complexes, des approches émergentes, adaptatives et distribuées sont souvent plus efficaces que des méthodologies top-down ou centralisées.
Le modèle Cynefin pourrait enrichir la méthodologie de la conoèse en fournissant un cadre pour comprendre quand et comment des dynamiques collectives non dirigées peuvent être nécessaires pour résoudre des problèmes complexes, plutôt que d'imposer une centralisation du type de la pensée collective.
Différence : La conoèse, bien qu’elle puisse gérer des situations complexes, cherche à introduire une méthodologie structurée pour organiser la réflexion collective. Elle n'est pas purement adaptative ou emergente, car elle intègre des principes de coordination et de téléonomie. Néanmoins, elle respecte une certaine flexibilité dans les processus d’auto-organisation.
6. Howard Rheingold (Cognition collective et technologies)
Howard Rheingold est un penseur qui a beaucoup travaillé sur la manière dont les technologies modifient nos capacités et notre manière de penserà penser ensemble, en facilitant les communautés virtuelles et l’apprentissage collaboratif. Il a écrit sur les communautés virtuelles et l'apprentissage collaboratif, en montrant comment les outils numériques facilitent l’émergence de systèmes de pensée collective distribuée. Ses réflexions sur la coopération intellectuelle en ligne portent sur la manière d’organiser la réflexion commune.
Différence : La conoèse ne dépend pas exclusivement des technologies numériques, bien qu'elles puissent jouer un rôle important. Elle repose davantage sur une méthodologie cognitive et délibérative, alors que l'intelligence collective numérique que décrit Rheingold est souvent plus organique et contextuelle.
7. François Taddei (Apprentissage collectif)
François Taddei, biologiste et fondateur du Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI) à Paris, s'intéresse aux modes d'apprentissage collectif et à la manière dont la collaboration interdisciplinaire peut permettre de résoudre des problèmes complexes. Il soutient que les systèmes éducatifs et scientifiques doivent évoluer pour permettre un apprentissage qui favorise l’exploration collective et la co-création des savoirs. Sa vision de la collaboration scientifique pourrait compléter la conoèse, en mettant l’accent sur l'importance des structures pour faciliter la co-construction.
8. Étienne Wenger (Communautés de pratique)
Étienne Wenger a théorisé les communautés de pratique, des groupes de personnes se forment autour d'intérêts communs et permettent un apprentissage collaboratif à travers des interactions régulières, apprennent ensemble en partageant leurs expériences et en s’appuyant sur les savoirs des autres. Bien que sa focale soit davantage sur l'apprentissage collaboratif, la manière dont il décrit l'émergence des savoirs à travers l'interaction au sein de communautés a des liens avec l'idée de conoèse.
Différence : La conoèse est plus axée sur le processus méthodologique de réflexion que sur le simple partage des savoirs. Elle structure la co-réflexion, notamment en prenant en compte l'apport participatif des autonmates immatériels, alors que les communautés de pratique peuvent être moins formelles et davantage orientées vers l’échange de connaissances pratiques.
3. Conciliation en une colligence homogène
Pour concilier ces approches en une colligence homogène, il faudrait reconnaître que chacune apporte une facette essentielle à la réflexion collective. En combinant leurs perspectives, on pourrait enrichir la conoèse de plusieurs manières :
- La dimension organique de l’intelligence collective (Pierre Lévy) et la flexibilité adaptative (Snowden) apportent l'idée que la réflexion collective doit rester ouverte et fluide, permettant aux idées de circuler et de s’ajuster.
- La pensée complexe (Morin) et les réseaux d’interaction (Latour) ajoutent l’idée que la conoèse doit intégrer la diversité des perspectives et des disciplines, en rendant visibles les interconnexions.
- L’auto-organisation (Maturana et Varela) pourrait être intégrée comme un principe permettant à la réflexion collective de se structurer par elle-même, mais avec un cadre méthodologique souple (inspiré de Wenger et Snowden).
- Les technologies numériques (Rheingold) peuvent jouer un rôle important en facilitant l’interaction entre les noèses, mais elles ne doivent pas être perçues comme les uniques médiatrices de la réflexion collective.
La méthodologie structurée propre à la conoèse introduit une dimension de téléonomie (une finalité commune à atteindre) événtuellement dynamique, et son orchestration souple, tout en respectant la liberté individuelle de chacun des participants et la dynamique d’émergence.
4. Conclusion
La conoèse peut être perçue comme une synthèse des idées clés de ces penseurs, tout en ajoutant une méthodologie structurée et consciente qui organise la réflexion collective. La conciliation de ces différentes approches permettrait de créer une colligence homogène, c’est-à-dire un cadre où la flexibilité, l’émergence, et la diversité sont respectées, tout en étant organisées méthodiquement vers une finalité commune, sans imposer une centralisation dirigiste, mais en facilitant l’auto-organisation dans un cadre délibératif.
Bien que le terme conoèse soit une création originale, les concepts qu'il englobe trouvent des échos dans divers courants de pensée, principalement autour de l'intelligence collective, de la cognition distribuée, et des théories de la complexité et de la co-construction des savoirs. Des penseurs comme Pierre Lévy, Edgar Morin, Bruno Latour, ou encore Maturana et Varela ont développé des théories qui peuvent enrichir son étude, bien que sous des angles parfois différents.
Ceci la place dans un champ de recherche émergent où la coordination des pensées individuelles et la méthodologie du penser ensemble sont de plus en plus cruciales face aux défis complexes du monde contemporain.